Home | Volume 22 | Article number 14

Research

Profil épidémiologique et médico-légal des auteurs d´agressions sexuelles incarcérés à la prison civile de Labé

Profil épidémiologique et médico-légal des auteurs d'agressions sexuelles incarcérés à la prison civile de Labé

Epidemiological and forensic profile of sexual offenders incarcerated at the Labé civil prison

Thierno Mamadou Chérif Diallo1, Namandian Traoré2,&, Ousmane Camara3, Aly Badara Camara4, Alpha Oumar Binta Diallo4, Ousmane Soumah2, Sia Marie Ouendeno2, Djenabou Bah4, Sambou Oularé3, Marie Rose Lamah2, Idiatou Baldé2

 

1Centre Hospitalier Universitaire de Donka, Conakry, République de Guinée, 2Unité de Médecine Légale, Hôpital Régional de Conakry, Conakry, République de Guinée, 3Ministère de la Santé et de l'Hygiène Publique, Conakry, République de Guinée, 4Hôpital Régional de Labé, Labé, République de Guinée

 

 

&Auteur correspondant
Namandian Traoré, Unité de Médecine Légale, Hôpital Régional de Conakry, Conakry, République de Guinée

 

 

Résumé

Introduction: l'objectif de cette étude était de déterminer le profil des auteurs d'agressions sexuelles, ainsi que leurs caractéristiques médico-légales et pénales, à la prison civile de Labé. Il s'agissait d'une étude transversale à visée descriptive menée sur une période de deux mois, du 1er février au 31 mars 2024. Le recrutement a été exhaustif et a concerné l'ensemble des détenus, qu'ils soient condamnés ou en détention préventive.

 

Méthodes: au cours de cette étude, les auteurs présumés d'agressions sexuelles représentaient 18,1% des 287 détenus incarcérés. L'âge moyen était de 26,49 ± 10,05 ans, avec des extrêmes allant de 16 à 66 ans. Les hommes représentaient 100% des auteurs présumés d'agressions sexuelles. Les jeunes âgés de 16 à 26 ans étaient les plus représentés (59,54%). Les agressions sexuelles étaient le plus souvent commises par une personne connue de la victime dans 71,2% des cas. Elles survenaient principalement au domicile de l'auteur présumé dans 46,15% des cas.

 

Résultats: concernant la situation professionnelle au moment de l'incarcération, 59,62% (31/52) des auteurs présumés exerçaient une activité professionnelle, contre 40,38% (21/52) qui étaient sans emploi. Parmi ces derniers figuraient notamment des chauffeurs (23,81%), des commerçants/artisans (19,05%), des élèves ou étudiants (9,52%), des agriculteurs (9,52%) ainsi que des couturiers/coiffeurs (9,52%).

 

Conclusion: la persistance des viols, en particulier à l'encontre des filles, appelle à un renforcement considérable des efforts de sensibilisation de l'ensemble de la société afin de prévenir les violences sexuelles, protéger les victimes, faciliter leur accès à la justice, leur permettre d'obtenir réparation et assurer la poursuite judiciaire des auteurs.


Introduction: this study aimed to determine the profile of sexual assault perpetrators as well as their medico-legal and penal characteristics at the Labé Civil Prison. This was a descriptive cross-sectional study conducted over two months, from February 1 to March 31, 2024. Recruitment was exhaustive and included all inmates, whether convicted or awaiting trial. Méthodes: during the study period, alleged perpetrators of sexual assault accounted for 18.1% of the 287 incarcerated inmates. The mean age was 26.49 ± 10.05 years, ranging from 16 to 66 years. Males represented 100% of the alleged perpetrators of sexual assault. Young people aged 16 to 26 years were the most represented group (59.54%). Sexual assaults were most frequently committed by a person known to the victim in 71.2% of cases. They occurred mainly in the alleged perpetrator's home (46.15%). Résultats: regarding occupational status at the time of incarceration, 59.62% (31/52) of the alleged perpetrators were employed, whereas 40.38% (21/52) were unemployed. Among the latter were drivers (23.81%), traders/craftsmen (19.05%), pupils or students (9.52%), farmers (9.52%), and tailors/hairdressers (9.52%). Conclusion: the persistence of rape, particularly against girls, calls for substantially greater awareness-raising efforts across society to prevent sexual violence, protect victims, facilitate access to justice, ensure appropriate redress, and strengthen the prosecution of offenders.

Keywords: Sex offenses, sexual violence, prisoners, forensic medicine, epidemiology, Guinea

 

 

Introduction    Down

Les violences sexuelles désignent tout acte sexuel, toute tentative d'acte sexuel ou tout autre acte dirigé contre la sexualité d'une personne et perpétré par autrui au moyen de la contrainte, indépendamment de la relation entre l'auteur et la victime et quel que soit le contexte dans lequel il survient. Cette définition englobe le viol, défini comme la pénétration de la vulve ou de l'anus par le pénis, une autre partie du corps ou un objet, obtenue par la force physique ou tout autre moyen de coercition; les tentatives de viol; les contacts sexuels non consentis; ainsi que d'autres formes de coercition sexuelle sans contact physique direct [1]. Il existe plusieurs formes d'agressions sexuelles, dont la plus grave est le viol. Celui-ci est défini comme tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui par violence, contrainte, menace ou surprise. En Guinée, le viol est puni d'une peine d'emprisonnement de cinq à dix ans. Cette peine peut être aggravée en présence de circonstances aggravantes prévues par la loi [2]. L'Afrique subsaharienne enregistre le plus grand nombre de victimes de violences sexuelles, avec environ 79 millions de filles et de femmes concernées, soit 22% de la population féminine. Elle est suivie par l'Asie de l'Est et du Sud-Est (75 millions, soit 8%), l'Asie centrale et méridionale (73 millions, soit 9%), l'Europe et l'Amérique du Nord (68 millions, soit 14%), l'Amérique latine et les Caraïbes (45 millions, soit 18%), l'Afrique du Nord et l'Asie occidentale (29 millions, soit 15%), et enfin l'Océanie (6 millions, soit 34%) [3]. Les conséquences des violences sexuelles sont nombreuses et souvent durables. Les survivantes portent fréquemment les séquelles psychologiques de ces agressions jusqu'à l'âge adulte et présentent un risque accru d'infections sexuellement transmissibles, de consommation de substances psychoactives, d'isolement social ainsi que de troubles de la santé mentale tels que l'anxiété et la dépression. Elles rencontrent également des difficultés à établir et à maintenir des relations interpersonnelles saines. Ces conséquences sont particulièrement graves lorsque les victimes tardent à révéler les faits ou choisissent de garder le silence pendant de longues périodes [3].

En Guinée, les agressions sexuelles représentent près de 30% des consultations réalisées dans les services de médecine légale [4]. L'ampleur sociale et judiciaire du phénomène est illustrée par l'augmentation de la proportion des détenus condamnés pour infractions sexuelles, passée de 6% à 21% entre 1980 et 2006 [5]. Dans le contexte guinéen, bien que l'intervention judiciaire constitue une étape essentielle dans la prise en charge de ces affaires, les auteurs d'agressions sexuelles bénéficient rarement d'un accompagnement médical, psychologique ou social, notamment d'une évaluation psychiatrique visant à rechercher l'existence d'éventuels troubles mentaux [4]. L'augmentation du nombre de cas d'agressions sexuelles observés lors des consultations de victimologie à l'unité de médecine légale de l'Hôpital Régional de Labé, associée à la rareté des études consacrées aux auteurs de ces infractions, a motivé la réalisation de cette étude. L'objectif était de déterminer le profil des auteurs d'agressions sexuelles, ainsi que leurs caractéristiques médico-légales et pénales, à la prison civile de Labé.

 

 

Méthodes Up    Down

Type d'étude: il s'agissait d'une étude transversale à visée descriptive réalisée auprès des détenus de la prison civile de Labé.

Cadre de l'étude: l'étude s'est déroulée à la prison civile de Labé, située dans la région administrative de Labé, en République de Guinée. Construite en 1930 durant la période coloniale pour une capacité initiale de 60 détenus, cette prison héberge actuellement environ 360 personnes privées de liberté. Les conditions de détention sont caractérisées par une surpopulation carcérale, l'absence de séparation entre certaines catégories de détenus, l'insuffisance des soins de santé et le manque d'activités éducatives et de réinsertion. Les auteurs présumés d'agressions sexuelles y sont incarcérés après leur interpellation en attendant leur jugement ou l'exécution de leur peine. L'étude a été menée du 1er février au 31 mars 2024.

Participants: la population d'étude était constituée de l'ensemble des détenus présents à la prison civile de Labé durant la période d'étude.

Critères d'inclusion: ont été inclus: i) tous les détenus présents à la prison civile de Labé au moment de l'enquête; ii) les détenus ayant accepté de participer à l'étude après information et consentement éclairé.

Critères de non-inclusion: n'ont pas été inclus: i) les détenus refusant de participer à l'étude; ii) les détenus dont l'état de santé ne permettait pas la réalisation de l'entretien.

Taille de l'étude: le recrutement a été exhaustif et a concerné l'ensemble des détenus présents dans l'établissement pénitentiaire durant la période d'étude. Au total, 287 détenus ont été enquêtés, parmi lesquels 52 étaient poursuivis pour des faits d'agression sexuelle.

Variables: les variables étudiées comprenaient:

Variables sociodémographiques: i) âge; ii) statut matrimonial; iii) niveau d'instruction; iv) profession exercée avant l'incarcération; v) situation familiale.

Variables judiciaires et pénales: i) motif d'inculpation; ii) antécédents judiciaires; iii) statut pénal (prévenu ou condamné); iv) durée de la peine prononcée.

Variables relatives à l'agression sexuelle: i) circonstances de l'agression; ii) relation entre l'auteur présumé et la victime; iii) caractéristiques de l'infraction reprochée.

Sources de données / mesures: la collecte des données a été réalisée après autorisation des autorités judiciaires et pénitentiaires. Les informations ont été recueillies à l'aide d'un questionnaire standardisé administré lors d'entretiens individuels menés par un médecin légiste assisté de deux médecins généralistes. Chaque entretien était réalisé en dehors de la présence du personnel pénitentiaire afin de garantir la confidentialité des échanges. La durée moyenne des entretiens était de 45 minutes. Des données complémentaires ont été extraites des dossiers judiciaires du tribunal de première instance de Labé, des registres de consultation de l'infirmerie de la prison et des documents administratifs de l'établissement pénitentiaire.

Biais: afin de limiter les biais d'information, les enquêteurs ont été formés à l'utilisation du questionnaire et les entretiens ont été réalisés selon une procédure standardisée. La confidentialité des échanges a été assurée afin de favoriser la sincérité des réponses. Toutefois, certaines informations recueillies reposaient sur les déclarations des détenus et pouvaient être sujettes à un biais de mémorisation ou de désirabilité sociale.

Variables quantitatives: l'âge a été recueilli en années révolues puis regroupé en classes d'âge pour l'analyse statistique. La durée de la peine a été exprimée en mois ou en années selon les informations disponibles dans les dossiers judiciaires.

Méthodes statistiques: les données ont été saisies dans une base Microsoft Excel puis exportées vers le logiciel IBM SPSS Statistics version 26.0 pour analyse. Les variables qualitatives ont été décrites à l'aide des effectifs et des pourcentages. Les associations entre variables qualitatives ont été étudiées à l'aide du test du Chi carré de Pearson. Lorsque les conditions d'application du test n'étaient pas remplies, le test exact de Fisher a été utilisé. Le seuil de significativité statistique a été fixé à 5% (p < 0,05).

Considérations éthiques: l'étude a été réalisée après autorisation des autorités judiciaires et pénitentiaires compétentes. La participation des détenus était volontaire et subordonnée à l'obtention d'un consentement libre et éclairé. L'anonymat et la confidentialité des informations recueillies ont été strictement respectés. Les données ont été analysées et présentées de manière agrégée, sans possibilité d'identification individuelle des participants.

 

 

Résultats Up    Down

Participants: au cours de cette étude, 287 détenus ont été recensés à la prison civile de Labé. Parmi eux, 52 étaient poursuivis pour des faits d'agression sexuelle, soit une prévalence de 18,1%.

Données descriptives

Caractéristiques sociodémographiques: tous les auteurs présumés d'agressions sexuelles étaient de sexe masculin et de nationalité guinéenne (100%). Les sujets âgés de 16 à 26 ans représentaient 59,54% des cas, contre 38,46% pour ceux âgés de 27 ans et plus. L'âge moyen était de 26,49 ± 10,05 ans, avec des extrêmes allant de 16 à 66 ans.

Concernant l'activité professionnelle avant l'incarcération, 59,62% des auteurs présumés exerçaient une activité professionnelle, tandis que 40,38% étaient sans emploi. Parmi les personnes ayant un emploi, les conducteurs de moto-taxi étaient les plus représentés (51,61%). La moitié des auteurs présumés n'avaient jamais été scolarisés. Parmi ceux ayant bénéficié d'une scolarisation, le niveau primaire était prédominant (73,10%) (Tableau 1).

Situation familiale: la majorité des auteurs présumés provenaient de familles dont les parents étaient mariés (92,31%). Les familles comportant au moins trois enfants représentaient 80,77% des cas (Tableau 2).

Circonstances des agressions sexuelles: dans 28,85% des cas, aucun lien n'existait entre l'auteur présumé et la victime. Le concubin représentait 25,00% des auteurs présumés, suivi des voisins (19,23%). Le domicile de l'auteur présumé constituait le principal lieu de survenue de l'agression (46,15%). La majorité des agressions sexuelles (61,54%) était commise entre 07 h 00 et 15 h 59. Dans 80,77% des situations, un seul auteur était impliqué, tandis que 19,23% des agressions impliquaient plusieurs auteurs (Tableau 3).

Motifs d'inculpation et modalités judiciaires: le principal motif d'inculpation était le viol sur mineur âgé de moins de 18 ans (59,62%), suivi du viol sur femme âgée de plus de 18 ans (23,08%). Dans 82,62% des cas, l'auteur présumé avait été interpellé à la suite d'une enquête judiciaire. La circonstance d'arrestation la plus fréquente était la convocation suivie d'interpellation (28,85 %), suivie de l'arrestation au domicile de l'auteur présumé (25,00%) (Tableau 4). Parmi les 52 auteurs présumés incarcérés, 30 (57,69%) avaient déjà été jugés et condamnés. La peine d'emprisonnement la plus fréquemment prononcée était de 120 mois. La peine maximale observée était de 240 mois et la peine minimale de 18 mois (Figure 1).

Résultats principaux: l'analyse statistique n'a pas mis en évidence d'association significative entre la survenue des agressions sexuelles et l'âge (OR = 1,66; IC95%: [0,903-3,81]; p = 0,099), l'activité professionnelle avant l'incarcération (OR = 1,32; IC95%: [0,712-2,432]; p = 0,369) ou le niveau d'instruction (OR = 0,94; IC95%: [0,516-1,718]; p = 0,845) (Tableau 1). Concernant la situation familiale, aucune association significative n'a été retrouvée avec la situation matrimoniale des parents (OR = 1,62; IC95%: [0,54-4,84]; p = 0,381) ni avec la taille de la fratrie (p = 0,071) (Tableau 2).

Analyses complémentaires: bien qu'aucune association statistiquement significative n'ait été mise en évidence pour les variables étudiées, plusieurs tendances descriptives ont été observées. Les auteurs présumés étaient majoritairement de jeunes adultes âgés de 16 à 26 ans, exerçaient souvent une activité professionnelle avant l'incarcération et provenaient fréquemment de familles nombreuses. Par ailleurs, les agressions sexuelles étaient principalement commises par un seul auteur, généralement connu de la victime, et survenaient le plus souvent au domicile de l'auteur présumé pendant la journée. Le viol sur mineur de moins de 18 ans constituait le principal motif d'inculpation observé dans cette population carcérale.

 

 

Discussion Up    Down

Au cours de cette étude, nous avons identifié 52 cas d'agressions sexuelles, représentant 18,1% de l'ensemble des détenus. En Guinée, le nombre réel de viols est sans doute élevé, mais les victimes déposent rarement plainte contre leur agresseur. Selon les données de deux enquêtes canadiennes réalisées en 2018 et 2019, seulement 5% à 6% des agressions sexuelles ont été signalées à la police par la population canadienne âgée de 15 ans et plus. Les agressions sexuelles sont l'une des infractions les moins dénoncées, comparativement aux vols qualifiés et aux agressions physiques, qui ont été signalés respectivement dans 47% et 36% des cas [6]. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette faible dénonciation. Les agressions sexuelles entraînent rarement des lésions physiques et sont peu souvent commises à l'aide d'une arme, alors que ces deux facteurs constituent les principaux déterminants du signalement d'un crime à la police [6]. Les victimes évoquent également le fait qu'elles considèrent parfois l'incident comme insuffisamment grave, comme une affaire privée, ou qu'elles souhaitent éviter les démarches policières et judiciaires. Beaucoup craignent également que l'agresseur ne soit pas poursuivi, de ne pas être cru ou encore se sentent responsables de ce qui leur est arrivé [7]. En Guinée, Diallo et al. ont recensé 101 cas de personnes impliquées et détenues pour agressions sexuelles sur mineurs sur une période de six mois [4]. Il convient de souligner que ces chiffres ne traduisent pas nécessairement une recrudescence des agressions sexuelles, mais plutôt une augmentation des cas signalés, favorisée par la médiatisation croissante du phénomène et les nombreuses campagnes de sensibilisation menées par différents acteurs. Selon Baccino, cette évolution reflète davantage la mise en lumière d'un phénomène déjà largement présent dans la société qu'une augmentation réelle de sa fréquence [8]. Dans notre étude, 59,54% des auteurs présumés d'agressions sexuelles étaient âgés de 16 à 26 ans, contre 38,46% pour ceux âgés de 27 ans et plus. Toutefois, nous n'avons pas mis en évidence d'association statistiquement significative entre l'âge et la survenue des agressions sexuelles. Ces résultats diffèrent de ceux rapportés par Sécurité publique Canada, selon lesquels la majorité des auteurs présumés d'infractions sexuelles étaient des adultes (71%), les jeunes âgés de 12 à 17 ans représentant 29% des auteurs [9]. Néanmoins, proportionnellement, le taux d'auteurs présumés était cinq fois plus élevé chez les jeunes que chez les adultes. Nos résultats rejoignent toutefois ceux de Buambo-Bamanga et al. à Brazzaville, qui ont observé une prédominance des auteurs d'agressions sexuelles dans la tranche d'âge de 21 à 25 ans [10]. Ces auteurs attribuent cette situation à l'augmentation de la délinquance juvénile, à l'accès précoce aux connaissances relatives à la sexualité, à l'influence néfaste des réseaux sociaux à travers les contenus pornographiques ainsi qu'à la consommation croissante de substances psychoactives chez les jeunes. Dans notre série, tous les auteurs présumés d'agressions sexuelles étaient des hommes (100%) et de nationalité guinéenne.

Au Québec, les hommes représentent 96% des auteurs présumés d'agressions sexuelles et 94% des auteurs présumés d'autres infractions sexuelles. Cette proportion demeure toutefois légèrement plus faible dans les cas de diffusion non consensuelle d'images intimes, où les femmes représentent 21% des auteurs présumés [11]. D'autres études ont également rapporté une proportion masculine comprise entre 98% et 100% des auteurs d'agressions sexuelles [12,13]. Cette prédominance masculine observée dans notre étude pourrait s'expliquer par le fait que les hommes sont généralement plus enclins à initier les rapports sexuels. Concernant l'activité professionnelle, 59,62% des détenus exerçaient une activité professionnelle au moment de leur incarcération contre 40,38% qui étaient sans emploi. Aucune différence statistiquement significative n'a été observée (p = 0,369; OR = 1,32 [0,712-2,432]). Parmi les personnes actives, les conducteurs de moto-taxi constituaient la catégorie la plus représentée (51,61%), suivis des ouvriers/artisans (13,87%) et des fonctionnaires (9,70%). Cette prédominance des conducteurs de moto-taxi pourrait s'expliquer par l'essor rapide de cette activité dans les centres urbains et ruraux de Labé et des préfectures environnantes. Exerçant quotidiennement au contact de la population, de jour comme de nuit, ces jeunes hommes, parfois déscolarisés ou diplômés sans emploi, sont exposés à divers facteurs de risque, notamment l'influence des contenus pornographiques diffusés sur les réseaux sociaux et la consommation de drogues.

Au Gabon, Olendo rapportait que 50% des auteurs d'agressions sexuelles provenaient d'un milieu socio-économique défavorisé et étaient sans emploi [14]. Concernant le niveau d'instruction, la moitié des auteurs (50%) n'avaient jamais été scolarisés. Parmi ceux ayant fréquenté l'école, 73,10% avaient un niveau primaire. Nous n'avons pas retrouvé d'association statistiquement significative entre le niveau d'instruction et la survenue des agressions sexuelles (p = 0,845; OR = 0,94 [0,516-1,718]).

Au Sénégal, Mbaye avait toutefois rapporté une influence du statut socio-économique sur la commission de ces infractions [15]. Dans notre étude, 71,15% des auteurs présumés étaient connus de leur victime. Dans 28,85% des cas, aucun lien n'existait entre l'auteur et la victime, tandis que dans 25% des cas l'auteur était le concubin de la victime. Au Québec, 81% des auteurs présumés d'infractions sexuelles étaient connus de leur victime. Seulement 9% étaient inconnus et, dans 10% des cas, la relation n'avait pu être déterminée [11]. Plus du quart (27%) des auteurs présumés d'agressions sexuelles étaient des partenaires intimes actuels ou anciens [11]. Buambo-Bamanga et al. rapportaient également que la victime connaissait son agresseur dans 57,9% des cas [10]. Dans notre contexte, cette proximité peut s'expliquer par les relations sociales étroites qui caractérisent les communautés locales, mais également par l'insuffisance de la surveillance parentale et le sentiment d'impunité dont bénéficient parfois les auteurs. Le domicile de l'auteur constituait le principal lieu de survenue des agressions (46,15%), suivi des terrains vagues (23,08%), du domicile de la victime (11,54%) et des motels (5,77%). Une étude menée entre 2009 et 2014 rapportait que près de deux agressions sexuelles sur trois signalées à la police (62%) avaient eu lieu dans une propriété privée [16]. Au Québec, en 2022, 70% des infractions sexuelles déclarées à la police ont été commises dans une résidence [11]. Dans notre étude, 61,54% des agressions se sont produites entre 7 h 00 et 15 h 59.

Toutefois, il convient de rappeler que les agressions sexuelles peuvent survenir à tout moment de la journée. Cette information demeure néanmoins importante pour optimiser la prise en charge des victimes, notamment dans le cadre de la prévention des infections sexuellement transmissibles après une exposition sexuelle à risque. Dans la majorité des cas (80,77%), l'agression sexuelle a été commise par un seul auteur. Ce résultat est comparable à celui rapporté par Xianguo et al. en Côte d'Ivoire, où un auteur unique était impliqué dans 86% des cas [17]. Le principal motif d'inculpation était le viol sur mineur âgé de moins de 18 ans (59,62%). Cette proportion est inférieure à celle rapportée au Cameroun par Mbassa, où 70% des auteurs d'infractions sexuelles étaient poursuivis pour viol sur mineur [18]. Elle demeure toutefois proche de celles rapportées au Gabon et en Guinée, respectivement de 66% et 66,1% [11,19]. Dans l'étude multicentrique de l'OMS, la prévalence des violences sexuelles commises contre les enfants de moins de 15 ans variait de 1% dans les zones rurales du Bangladesh à plus de 21% dans les zones urbaines de Namibie [20]. Speizer et al., dans une étude menée au Guatemala, au Honduras et au Salvador, ont rapporté des prévalences comprises entre 4,7% et 7,8%, la majorité des agressions survenant avant l'âge de 11 ans [21]. Les auteurs étaient généralement connus des victimes. Les enfants constituent une cible privilégiée en raison de leur vulnérabilité physique, psychologique et sociale. Dans notre étude, la circonstance d'arrestation la plus fréquente était la convocation suivie d'une interpellation (28,85%). Malgré les obstacles sociaux, culturels et religieux qui freinent encore le signalement de ces infractions, un nombre croissant d'affaires est désormais pris en charge par les services de police judiciaire. Les détenus sans antécédents judiciaires représentaient 92,31% des auteurs présumés d'agressions sexuelles. Toutefois, aucune association statistiquement significative n'a été observée entre les antécédents judiciaires et la survenue des agressions sexuelles (p = 0,117; OR = 0,432 [0,147-1,29]). Parmi les auteurs présumés incarcérés, 30 (57,69%) avaient déjà été jugés et condamnés. La peine la plus fréquente était de 120 mois d'emprisonnement (43,3%), tandis que la peine maximale observée était de 240 mois (6,67%). Comme au Gabon, nous avons recensé un cas de viol suivi d'homicide [11].

Selon Chéné, l'homicide associé à une agression sexuelle n'est pas toujours prémédité [22]. Il peut résulter d'une escalade de la violence ou d'un événement imprévu survenu au cours de l'agression. Concernant la situation familiale, nous n'avons pas retrouvé d'association entre la survenue des agressions sexuelles et le nombre de frères et sœurs (p = 0,071) ni avec la situation matrimoniale des parents (p = 0,381). Toutefois, les auteurs présumés issus de familles comprenant trois enfants ou plus ainsi que ceux provenant de parents mariés étaient les plus représentés. En principe, tous les auteurs d'agressions sexuelles devraient bénéficier d'une expertise psychologique ou psychiatrique réalisée par des professionnels qualifiés. Malheureusement, ces évaluations ne sont pas systématiques en Guinée ni dans la plupart des pays d'Afrique subsaharienne. Nos observations rejoignent celles d'Olendo, qui n'avait recensé aucune expertise psychiatrique parmi les auteurs d'infractions sexuelles étudiés au Gabon [11]. Cette situation s'explique notamment par l'insuffisance de la formation médico-légale des magistrats, le manque de ressources financières dédiées aux expertises judiciaires ainsi que la pénurie de psychiatres. En outre, les troubles mentaux sont encore fréquemment interprétés à travers des croyances traditionnelles, conduisant souvent les personnes concernées vers des guérisseurs plutôt que vers les structures spécialisées. À cela s'ajoute la faiblesse de l'offre de soins psychiatriques, qui demeure très limitée en Guinée.

 

 

Conclusion Up    Down

Au cours de cette étude, nous avons identifié 52 cas d'agressions sexuelles, soit une prévalence de 18,1% parmi l'ensemble des détenus. En Guinée, les statistiques disponibles sur l'ampleur des violences sexuelles, y compris les agressions sexuelles, sous-estiment probablement la réalité du phénomène, en raison de la sous-déclaration des faits lors des enquêtes et du faible taux de signalement aux services de police et de justice. Les résultats de cette étude montrent que les garçons et les hommes représentent la quasi-totalité des auteurs présumés d'agressions sexuelles. Les jeunes âgés de 16 à 26 ans sont proportionnellement plus représentés que les adultes parmi les auteurs de ces infractions. Les agressions sexuelles sont le plus souvent commises par une personne connue de la victime, notamment un partenaire intime, un membre de la famille proche ou élargie, une connaissance ou un ami. Ces agressions surviennent principalement dans des résidences ou sur des propriétés privées, bien qu'elles puissent également se produire dans des lieux publics. Le principal motif d'inculpation observé dans notre étude était le viol sur mineur âgé de moins de 18 ans. La persistance du viol, en particulier à l'encontre des filles, appelle à un renforcement considérable des actions de sensibilisation à l'échelle de la société afin de prévenir les violences sexuelles, protéger les victimes, favoriser leur accès à la justice, leur permettre d'obtenir réparation et assurer la poursuite effective des auteurs. Par ailleurs, le Ministère de la Justice devrait promouvoir la formation de base en médecine légale à l'intention des magistrats guinéens afin de renforcer leur capacité à ordonner des expertises médico-légales et psychiatriques destinées à évaluer l'état mental des personnes mises en cause avant, pendant et après les faits. Il conviendrait également de prévoir les ressources financières nécessaires à la réalisation de ces expertises dans le cadre des procédures judiciaires.

Etat des connaissances sur le sujet

  • Les auteurs d'agressions sexuelles sont majoritairement de sexe masculin et sont le plus souvent connus de leurs victimes;
  • Les violences sexuelles à l'encontre des mineurs représentent une part importante des infractions sexuelles signalées dans plusieurs pays africains;
  • Les données relatives au profil sociodémographique et criminologique des auteurs d'agressions sexuelles demeurent limitées en Afrique subsaharienne, notamment en milieu carcéral.

Contribution de notre étude à la connaissance

  • Cette étude montre que les auteurs présumés d'agressions sexuelles représentaient 18,1% de l'ensemble des détenus de la prison civile de Labé et étaient exclusivement de sexe masculin;
  • Elle met en évidence que les agressions sexuelles étaient principalement commises par une personne connue de la victime et survenaient le plus souvent au domicile de l'auteur présumé;
  • Elle identifie le viol sur mineur âgé de moins de 18 ans comme le principal motif d'inculpation des auteurs présumés d'agressions sexuelles incarcérés à la prison civile de Labé.

 

 

Conflits d'intérêts Up    Down

Les auteurs ne déclarent aucun conflit d'intérêts.

 

 

Contributions des auteurs Up    Down

Tous les auteurs ont lu et approuvé la version finale du manuscrit.

 

 

Tableaux et figure Up    Down

Tableau 1: caractéristiques sociodémographiques associées aux agressions sexuelles chez les détenus de la prison civile de Labé (Guinée), du 1er février au 31 mars 2024 (N = 287)
Tableau 2: répartition des auteurs présumés d'agressions sexuelles selon les circonstances de l'agression à la prison civile de Labé (Guinée), du 11 février au 31 mars 2024 (N = 52)
Tableau 3: répartition des auteurs présumés d'agressions sexuelles selon le motif d'inculpation et les modalités d'intervention judiciaire à la prison civile de Labé (Guinée), du 11 février au 31 mars 2024 (N = 52)
Tableau 4: répartition des auteurs présumés d'agressions sexuelles selon la situation familiale à la prison civile de Labé (Guinée), du 11 février au 31 mars 2024 (N = 287)
Figure 1: répartition des auteurs d'agressions sexuelles selon la durée de la peine d'emprisonnement prononcée à la prison civile de Labé (Guinée), du 11 février au 31 mars 2024 (n = 30)

 

 

Références Up    Down

  1. World Health Organization. Violence against women. WHO. 2024. Accessed to 2026 Jun 14.

  2. République de Guinée. Nouveau Code Pénal. Ministère de la Justice. Février 2016. Accessed to 2026 Jun 14.

  3. United Nations Children's Fund (UNICEF). Over 370 million girls and women globally subjected to rape or sexual assault as children – UNICEF. Press release. 2024 Oct 10. Accessed to 2026 Jun 14.

  4. Diallo AM, Conde N, Konate G, Keita MM, Yabouaffo Koffi AFD, Camara AK et al. Profil psychopathologique des auteurs d'agressions sexuelles sur les prépubères à Conakry. Rev Med Leg. 2021;12(2):68-75. Google Scholar

  5. De Chabalier F, Forzan S. Évaluation de la comorbidité psychiatrique chez 72 hommes détenus en maison d’arrêt pour agression sexuelle. InAnnales Médico-psychologiques, revue psychiatrique 2009 Oct 1 (Vol. 167, No. 8, pp. 576-582). Google Scholar

  6. Cotter A. Criminal victimization in Canada. 2021 Aug 25. Google Scholar

  7. Cotter A, Savage L. Gender-based violence and unwanted sexual behaviour in Canada, 2018: Initial findings from the Survey of Safety in Public and Private Spaces (No. 85-002-X; Juristat). Statistics Canada. 2019. Google Scholar

  8. Sharma BR. Clinical forensic medicine-management of crime victims from trauma to trial. J Clin Forensic Med. 2003 Dec;10(4):267-73. PubMed | Google Scholar

  9. Institut national de santé publique du Québec. Statistics about sexual assault. INSPQ. 2025. Accessed to 2026 Jun 14.

  10. Buambo-Bamanga SF, Oyere-Moke P, Gnekoumou AL, Nkihouabonga G, Ekoundzola JR. Violences sexuelles à Brazzaville [Sexual violence in Brazzaville]. Sante. 2005 Jan-Mar;15(1):31-5. French. PubMed | Google Scholar

  11. Ministère de la Sécurité publique du Québec. Infractions sexuelles en 2022. Direction des politiques publiques, de la recherche et des statistiques. Juilet 2024. Accessed to 2026 Jun 14.

  12. Soussia RB, Omezzine RG, Bouali W, Zemzem M, Bouslah S, Zarrouk L et al. Aspects épidémiocliniques et suites judiciaires des abus sexuels chez les mineurs à Monastir, Tunisie [Epidemioclinical and legal aspects of sexual abuse among minors in Monastir, Tunisia]. Pan Afr Med J. 2021 Feb 1;38:105. French. PubMed | Google Scholar

  13. Wolff N, Blitz CL, Shi J, Bachman R, Siegel JA. Sexual violence inside prisons: rates of victimization. J Urban Health. 2006 Sep;83(5):835-48. PubMed | Google Scholar

  14. Soumah MM, Olendo GR, Ndiaye M, Sow ML. Agressions sexuelles à Port-Gentil [Sexual assault in Port-Gentil]. Pan Afr Med J. 2013 Aug 28;15:152. French. PubMed | Google Scholar

  15. Mbaye. Child abuse in Senegal. Doctoral thesis in medicine, Cheikh Anta Diop University (Senegal). 1990. 34:61.

  16. Rotenburg C. Police-reported sexual assaults in Canada, 2009 to 2014: A statistical profile (Juristat; Statistics Canada Catalogue no. 85-002-X). 2017. Google Scholar

  17. Xianguo Q, Hui C, Xin S, Jing F, Zijian W, Zhenyu N et al. The prevalence of sexual violence against African women: a systematic review and meta-analysis. Afr Health Sci. 2023 Sep;23(3):117-127. PubMed | Google Scholar

  18. Mbassa Menick D. Judiciarisation des offenses à caractère sexuel sur mineurs au Cameroun [Judicial proceedings involving sexual abuse of minors in Cameroon]. Med Trop (Mars). 2000;60(2):193-6. French. PubMed | Google Scholar

  19. Kolié D, Sow A, Ghesquiere G, Van Bastelaere S, Sandouno M, Diallo TS et al. Insights into perceptions, responses, and challenges experienced by women and girls' survivors of sexual violence and their communities in rural Guinea, 2020. Front Glob Womens Health. 2024 Nov 1;5:1365601. PubMed | Google Scholar

  20. Sundararajan S, Rabe H. Prevention of iron deficiency anemia in infants and toddlers. Pediatr Res. 2021 Jan;89(1):63-73. PubMed | Google Scholar

  21. Speizer IS, Goodwin M, Whittle L, Clyde M, Rogers J. Dimensions of child sexual abuse before age 15 in three Central American countries: Honduras, El Salvador, and Guatemala. Child Abuse Negl. 2008 Apr;32(4):455-62. PubMed | Google Scholar

  22. Chéné S. Sexual murderers and rapists: intention and situation. 2005. Sexualmurderers,edited by Jean Proulx, Presses de l'Université de Montréal.